Les exilés de Vitylo

Chaque mois, le rendez-vous inter-blogueurs « En France aussi », initié par Sylvie, du blog « Le coin des voyageurs », vous emmène visiter la France autour d’une thématique. Pour ce nouvel épisode #EnFranceAussi, Sabrina, du blog Tu Paris combien, nous invite à découvrir une France cosmopolite. Découvrez les autres articles sur ce thème sur la carte dédiée.

Non, je ne vous emmènerai pas dans l’une de ces grandes métropoles où le brassage des cultures et des nationalités est monnaie courante. Mon histoire cosmopolite se déroule dans un joli village corse, Cargèse. 1300 habitants, un petit port, des plages de rêve et deux églises qui se font face, de part et d’autre de l’amphithéâtre naturel où il a été bâti. Un village corse comme tant d’autres me direz-vous ! Pourtant, derrière ses maisons basses sagement alignées entre les deux églises se cache une histoire insoupçonnée : celle des exilés de Vitylo.

Pour vous conter cette histoire, j’avais envie d’essayer autre chose : un mélange entre fiction et réalité, sous la forme d’un journal intime imaginaire. Ici, c’est la famille Garidakos qui, à travers les siècles, raconte comment un village corse, Cargèse, voit son destin lié à une communauté grecque originaire du Péloponnèse.

L’histoire commence il y a 360 ans, à 1328 kilomètres à vol d’oiseau de Cargèse.

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Cargèse

Vitylo, 14 mai 1659

« La vie devient vraiment difficile dans mon village de Vitylo. Depuis qu’ils ont pris le contrôle de ma région, le Magne, dans le sud du Péloponnèse, les Ottomans ne nous font pas de cadeaux. Leurs raids incessants ont contraint de nombreux compatriotes à se réfugier sur les hauteurs. A Vitylo, l’ambiance s’est fortement dégradée à cause de ça. Notre terre est bien trop pauvre pour supporter toute cette population ! Entre l’agressivité des Ottomans et les histoires de vendetta entre nos familles à cause de toutes ces tensions, notre quotidien n’est plus que peur et violences. J’aspire à vivre en paix, mais je crains que cette situation ne dure encore longtemps. »

Vitylo, 3 octobre 1675

« Au village, nous avons tous un peu le cœur lourd ce soir, mais à la tristesse se mêle l’excitation de découvrir notre futur paradis. Demain au petit matin, nous prendrons la mer pour un voyage sans retour vers une destination inconnue ou presque. Cela faisait plusieurs années que la décision avait été prise d’abandonner le village. Trop de pillages. Personne ne peut endurer ça. Alors on a missionné notre évêque Mgr Calcandis et Ioannès Stephanopoulos pour trouver notre petit paradis. Ioannès, c’est quelqu’un de respecté dans toute la région. Deux vrais hommes de confiance. Ils ont réussi à convaincre la République de Gênes de nous accueillir. Les Génois nous ont octroyé un petit bout de territoire au milieu du maquis, sur une île qu’ils ont colonisée il y a bien longtemps, la Corse. C’est un endroit qui s’appelle Paomia, c’est mignon comme nom vous ne trouvez pas ? J’espère que nous y serons bien accueillis et que nous pourrons y vivre en paix ! »

Mer Méditerranée, 30 novembre 1675

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Cargèse, depuis la mer

« Cela fait déjà 57 jours que nous sommes à bord du bateau. Nous devons d’abord nous rendre à Gênes ou à Livourne pour quelques formalités préalables à notre installation à Paomia. Et ensuite, la Corse ! Entre les tempêtes et les épidémies, c’est l’hécatombe à bord. Le scorbut fait des ravages et il n’est pas un jour sans qu’on ne retrouve un corps sans vie. Je ne sais pas combien d’entre nous rallieront le rivage corse, le chemin est encore long. J’ai peur. Nous avons apporté avec nous quatre icônes, j’espère qu’elles nous apporteront protection. »

Paomia, 14 mars 1677

« Déjà un an que mes 600 compatriotes et moi sommes installés à Paomia. La République de Gênes nous a octroyé 40 000 livres pour y bâtir nos maisons. Ici, c’est très beau. Nous voyons la mer depuis notre hameau. Cela ressemble un peu à notre Magne natal, nous ne sommes pas trop dépaysés ! Nous commençons à cultiver la terre. Parfois, je repense à ces 97 jours de traversée dans des conditions épouvantables et à mes 120 compatriotes qui auront succombé avant d’arriver à destination. C’est triste, mais la vie doit continuer. Nous avons fait tant de sacrifices pour pouvoir profiter d’une vie meilleure ! A force de travail, nous avons rapidement accédé à une vie plutôt prospère. Nous avons fait le bon choix en décidant de quitter Vitylo, même si, souvent, je repense avec nostalgie à notre beau village du Péloponnèse. »

Ajaccio, 7 juin 1731

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Ajaccio

« Nous avons dû quitter nos maisons précipitamment et nous réfugier à Ajaccio. C’est un peu loin de chez nous mais nous y avons été bien accueillis. La ville nous a même octroyé une chapelle pour notre culte. Notre village, Paomia, a été incendié par les habitants des villages voisins il y a quelques semaines. Déjà en 1729, nos cultures avaient été anéanties et nos maisons, saccagées. Une cinquantaine d’entre nous étaient restés à la tour d’Omigna pour protéger le village, mais faute de soutien possible de la part de nos amis génois, nous avons dû nous résoudre à quitter notre abri pour retrouver nos femmes et nos enfants mis en sécurité à Ajaccio. Pour la première fois depuis notre installation à Paomia, nous nous sommes vraiment sentis en danger.

Il faut dire que notre réussite suscite la jalousie de ceux de Vico ou de Renno, les villages les plus proches de Paomia. Surtout, nos voisins nous reprochent notre soutien indéfectible à la République de Gênes. Les gens d’ici n’aiment pas trop les Génois. Avec les mauvaises récoltes et une nouvelle hausse des taxes, ils ont fini par se révolter contre le pouvoir en place en 1729. Nous, nous devons beaucoup à cette République de Gênes, qui a été si généreuse avec nous en nous accueillant sur ses terres. C’est pour cela que nous leur sommes restés fidèles.

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tour d’Omigna

Depuis notre arrivée, nous avons fait beaucoup d’efforts pour nous intégrer. Nous avons rapidement abandonné nos vieux costumes maïnotes, reconnu l’autorité du Pape sur notre église même si nous avons eu l’autorisation de conserver nos rites orthodoxes. Nous avons même accepté de modifier nos noms de famille pour faire plus « couleur locale » ! Notre nom, Garidakos, s’est transformé en Garidacci. Mes voisins, les Stephanopoulos, s’appellent maintenant Stephanopoli. C’est rigolo de s’imaginer que, plusieurs siècles plus tard, tous ces noms qui semblent typiquement corses rappelleront toujours nos origines grecques ! »

Ajaccio, 29 septembre 1774

« Il s’est passé beaucoup de choses depuis que mes arrière grands-parents se sont enfuis de Paomia ! Moi, je suis né et j’ai grandi à Ajaccio mais c’est décidé, je pars m’installer à Cargèse. C’est tout près de Paomia, à 2 kilomètres seulement. Nous serons bien sur ce promontoire au-dessus de la Méditerranée, qui ferme le golfe de Sagone. Cargèse, c’est un village tout neuf de 120 maisons identiques. Cela explique son plan en quadrillage, très ordonné, qui le distingue tellement de l’architecture traditionnelle d’ici ! C’est le comte de Marbeuf, gouverneur de la Corse, qui nous a autorisés, nous, Grecs, à nous y installer. Le roi Louis XV a tenu à nous récompenser pour notre soutien aux troupes françaises lors du conflit qui opposa la France au peuple corse. Cela fait cinq ans que la République de Gênes a vendu la Corse à la France, et cela ne s’est pas fait sans heurts. »

Cargèse, 8 décembre 1797

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l’église Saint-Spyridon et les alignements de maisons basses

« Nous ne trouverons donc jamais la sérénité ? Marbeuf est mort il y a quelques années déjà. Les révolutionnaires ont jeté ses ossements à la mer. Avec la Révolution française, les troubles ont repris et les montagnards des alentours sont revenus nous chercher des noises. Pourtant, nous avions signé en 1790 un accord pour partager les terres avec eux. Nous avons été une nouvelle fois contraints à l’exil, et c’est encore à Ajaccio que nous nous sommes tous retrouvés, heureusement pour quelques années seulement. Les autorités nous ayant assuré que nous serions en sécurité à Cargèse, nous nous sommes décidés, pour la plupart d’entre nous, à revenir au village. D’autres sont restés à Ajaccio ou sont même partis sur le continent. J’espère cette fois que ce sera le dernier déménagement pour la communauté. Cela devient lassant de devoir régulièrement tout recommencer ! »

Cargèse, 17 août 1830

« Nous avons subi une énième attaque de la part de nos voisins de Vico, mais cette fois, nous en sortons vainqueurs. Nous avons pu nous allier avec des Corses, qui sont de plus en plus nombreux à s’installer à Cargèse. Ils représentent maintenant un tiers de la population du village. Cela va certainement changer le cours des choses, même si nous, les descendants des exilés de Vitylos, continuons à nous exprimer en grec. Au village, l’église catholique Santa Maria Assunta a été construite en un temps record pour eux ! C’est le roi Charles X qui a donné son autorisation pour édifier ce nouveau lieu de culte, tout en maintenant notre droit à posséder une église orthodoxe. »

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l’église catholique de rite latin Santa Maria Assunta

Cargèse, 2 février 1870

« Après la messe du dimanche, nous sommes nombreux à nous retrouver sur le chantier de construction de notre nouvelle église Saint-Spyridon. Elle fait face à la nouvelle église Santa Maria Assunta, de sorte que les deux lieux de culte semblent se défier ! J’ai hâte d’admirer l’iconostase, où nous placerons nos quatre icônes rapportées de Vitylo, lorsque nos ancêtres ont fui le Magne. Depuis quelques temps, nous nous trouvions à l’étroit dans notre chapelle installée dans l’une des maisons du village. Nos relations avec les Corses se sont largement pacifiées, si bien que nous n’avons plus été attaqués depuis quarante ans. Nous vivons désormais en bonne harmonie et nous célébrons de nombreux mariages mixtes. Le grec n’est plus la langue exclusivement parlée, ce qui facilite grandement les interactions et notre intégration définitive à ce territoire. »

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l’église catholique de rite grec Saint Spyridon
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les ruelles derrière l’église Saint Spyridon

Cargèse, 14 août 2019

« Cela fait près de 350 ans que mes ancêtres du Magne se sont installés ici, et cette présence est toujours perceptible, même si elle demeure discrète. La dernière personne à parler grec a disparu en 1970, mais nos traditions demeurent vives. L’église Saint-Spyridon continue d’accueillir des dizaines et des dizaines de fidèles chaque dimanche. Nous sommes seuls en France à suivre le rite grec-catholique hellène. Et seulement 6000 dans le monde. Nos icônes de Vitylo sont toujours là, en bonne place dans l’église. Déjà, nous pensons à la prochaine fête de Pâques, célébrée selon notre tradition grecque. Dans le patronyme de certains de mes voisins, je m’amuse à détecter les suffixes qui trahissent leur origine, comme moi, dans le lointain Péloponnèse : -ACCI pour les noms se terminant en -AKIS ou -OKIS, -POLI pour les -POULOS. Nous sommes encore nombreux, à Cargèse, à porter ces noms composites, alliances parfaites entre notre terre natale et notre terre d’accueil.

Dans deux ans, nous fêterons le trentième anniversaire du jumelage entre Cargèse et Oitylos, le nouveau nom de Vitylo. Nos amis du Péloponnèse seront certainement heureux de pouvoir circuler dans la rue du Magne, de voir des petits drapeaux grecs disséminés par-ci par-là dans le village, et de découvrir un peu partout des références à notre cher pays d’origine, déclinées sous toutes ses formes dans le nom de certaines résidences de tourisme ou de certains restaurants. Aujourd’hui, je me sens corse ET grec, et j’en suis très fier. »

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Les pages web qui m’ont inspirée

 

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14 commentaires sur “Les exilés de Vitylo

  1. Merci Delphine. Voilà un récit passionnant. En te lisant je m’imaginait un tas d’images. Des visages, l’exil, les villages.. la Corse !
    On ne peut s’empêcher de penser qu’aujourd’hui encore des gens quittent leur terre parce qu’en danger de mort.
    Merci pour ce joli texte.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Sabrina. Et oui, la situation de ces exilés de Vitylo rappelle beaucoup la situation de nombreux migrants d’aujourd’hui, qui n’ont pas d’autre choix que fuir pour trouver une vie meilleure. J’aimerais tant que l’Etat, l’Europe, les communes prennent exemple sur cette République de Gênes (même s’il y avait échange d’argent dans la transaction à l’époque) pour assurer un accueil digne à ces personnes en détresse.

      Aimé par 1 personne

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