Vestige d’une utopie sociale en Picardie

Chaque année en septembre, c’est la même chose. « Zut, on arrive aux Journées du patrimoine et je n’ai rien prévu, rien réservé, et je ne sais pas quoi visiter ! ». Alors comme j’imagine que je ne suis pas la seule dans ce cas, j’ai pensé à vous en vous donnant une idée de visite en Hauts-de-France. Rien de moins que mon site culturel préféré en Picardie. Pour son histoire, pour sa dimension sociale, pour l’originalité de son patrimoine, mais aussi pour la qualité de la visite guidée, extrêmement riche d’informations.

Si je vous dis utopie, fouriérisme et palais social, ça vous parle ? Non ? Et si j’ajoute que l’on se trouve dans le nord de l’Aisne, pas très loin de Saint-Quentin ? Toujours pas ?

Allez, je ne vous laisse pas mariner plus longtemps, ce site un peu hors du temps et pourtant encore bien vivant, c’est le Familistère de Guise (prononcer Gü-i-se si vous voulez faire couleur locale).

Familistère
Jean-Baptiste Godin trône fièrement devant le pavillon central de son Palais social

Inclassable !

Difficile de mettre le Familistère dans une case ! Bien que surnommé « palais social », ce n’est pas un château. Ce n’est pas non plus une maison d’homme célèbre. Ni un musée dédié à une thématique précise. Non, le Familistère est bien plus que cela. C’est l’un des rares témoins d’une utopie sociale née au milieu du XIXe siècle, sous l’imagination d’un homme, Jean-Baptiste André Godin. Inspiré par les idées de Charles Fourier, ce petit serrurier de l’Aisne devenu industriel a édifié un ensemble de logements et de bâtiments communautaires pour les salariés de son usine et leurs familles, mais aussi les personnels employés dans les services annexes (école, économats…). Une véritable petite ville dans la ville, qui n’avait finalement que peu d’échanges avec le reste de Guise. Bref, c’est un phalanstère à la sauce Godin !

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Les logements entourent le patio du pavillon central
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La jolie façade du théâtre

La visite guidée m’a permis de découvrir le Pavillon central, l’appartement de Godin, les économats, le théâtre et la piscine. Les autres bâtiments ne sont pas visitables. Au programme, explications sur la genèse du projet, sur l’idéologie ayant inspiré l’édification du Familistère, sur le fonctionnement quotidien, sur les prouesses techniques des bâtiments et sur les avancées sociales dont ont pu bénéficier les résidents. Une visite tellement captivante que nous n’avons pas eu le temps de visiter le parc et le jardin d’agrément qui bordent les bâtiments !

Un laboratoire d’expériences sociales

Le Familistère, c’est d’abord un homme, Jean-Baptiste André Godin. Quand l’industriel entame la construction du Familistère en 1859, il a déjà su transformer son petit atelier de poêles en fonte en une industrie florissante, avec deux usines, à Guise et à Bruxelles. Fasciné par les idées utopistes de Charles Fourier, il adapte le concept de phalanstère pour en installer à proximité immédiate de ses deux sites industriels. La construction de celui de Guise s’achève en 1884. L’utopie de Fourier prend vie, avec néanmoins quelques aménagements pour la concilier avec la réalité de la vie économique.

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Jean-Baptiste André Godin accueille les visiteurs

Godin conçoit le Familistère comme un lieu d’équité, de justice et de progrès social. L’entreprise en elle-même est rapidement gérée par une association coopérative du capital et du travail. Les revenus sont redistribués entre travail et capital de façon équitable. Les décisions sont prises collégialement lors d’assemblées régulières qui se tiennent dans le théâtre.

Les logements sont confortables pour l’époque, et les habitants ont accès à des blocs sanitaires collectifs au sein du Palais social, dans une logique hygiéniste. Une buanderie et une piscine, de l’autre côté de l’Oise, poursuivaient ces mêmes objectifs. Godin et les cadres de l’usine résident au milieu de leurs ouvriers. Ici, les classes sociales sont gommées au maximum.

Autre symbole de progrès social, l’accès à l’éducation et à la culture. Intégré dès le début du projet, un bâtiment abrite crèche, école maternelle, école primaire, bibliothèque et théâtre. Preuve de l’importance de l’éducation aux yeux de Godin, ce bâtiment du savoir occupe une position centrale au cœur du Familistère, face au Pavillon central.

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Vue générale du théâtre, entouré des deux écoles et de la bibliothèque
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L’intérieur du théâtre, joliment restauré

Et Godin pense à tout ! Parce qu’il souhaitait une alimentation de qualité à bas prix pour ses salariés, il fait construire les économats, où les habitants du Familistère pouvaient se fournir à prix presque coûtant ! Au-delà de l’offre alimentaire (il y avait aussi une cuisine, une charcuterie, et, plus tard, un boulanger), on y trouvait une mercerie, du combustible… Les économats étaient même dotés d’une porcherie et d’une étable !

Bon, on ne va pas tomber dans l’angélisme non plus hein ! La volonté de « chouchouter » ainsi les ouvriers par des conditions de vie supérieures à la moyenne avait aussi un objectif un peu caché : qu’ils se concentrent davantage sur leur travail. Parce qu’en s’occupant de tout ou presque tout, papa Godin savait que leurs esprits seraient moins pris par les contingences du quotidien. Les joies du paternalisme !

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Détail de la façade du pavillon central

Le fonctionnement en association de l’usine survit à son créateur jusqu’à la seconde guerre mondiale. Puis, progressivement, l’esprit communautaire se délite, l’entreprise a de plus en plus de mal à faire face à la concurrence, le système est sclérosé, les choses ne tournent plus « comme avant ». L’association disparaît en 1968 au profit d’une société anonyme.

Pendant un siècle, le Familistère aura tout de même été un formidable lieu d’expérimentations sociales. Si vous voulez en savoir plus, je ne peux que vous conseiller la visite du site internet du Familistère, très fourni en informations.

Un lieu habité

Ce qui rend le Familistère si atypique, c’est qu’il n’a jamais cessé d’être un lieu de vie et d’habitat. L’usine Godin est toujours là, en activité. On y fabrique des poêles, des fourneaux, des pianos de cuisson et des cocottes en fonte.

Des ouvriers résident encore dans les bâtiments imaginés par Jean-Baptiste André Godin, majoritairement dans le pavillon Cambrai et dans l’aile droite du palais social (qui ne se visitent pas). Au moment de ma visite, en 2011, il y avait même encore huit familles dans le pavillon central !

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Le patio du pavillon central, un important lieu de vie à l’abri de la pluie
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Détail d’une coursive, dans le pavillon central
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L’aile gauche du Palais social, plus richement décorée. Elle a été reconstruite suite aux dégâts de la Première guerre mondiale

Le théâtre, autrefois cœur décisionnaire du Familistère, où se tenaient les fêtes et les assemblées générales ouvrières, propose aujourd’hui des spectacles. Les deux écoles du Familistère accueillent un peu moins de 200 enfants de maternelle et primaire de la commune.

Les espaces muséographiques demeurent quant à eux habités par le souvenir pas si ancien d’une vie communautaire. Dans le grand patio du pavillon central résonnent les sons d’autrefois, grâce à une scénographie très discrète. Dans ce décor resté dans son jus, on imagine sans peine les enfants jouer à l’abri de la pluie, les voisins discutant sur les coursives, les ouvriers de retour de l’économat les bras chargés de victuailles… L’ombre de Godin et de ses ouvriers plane encore sur le Familistère.

Last but not least, 2017 marque le bicentenaire de la naissance de Godin. Plusieurs événements ponctuent donc l’année de ce site hors du commun.

En savoir plus

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Détail des toits de l’aile gauche
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Détail d’une coursive dans le pavillon central

2 réflexions sur “Vestige d’une utopie sociale en Picardie

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